HistoireS de Savoie

HistoireS de SavoiE - Numéro 16

Éd(h)istorial

Éd(h)istorial

Un coin perdu des montagnes. Autre que celui de la chanson. Perché à 2.000 mètres d'altitude. Enchâssé dans les neiges et les glaces durant les mauvaises saisons, de l'automne au printemps. Là, à la bascule des XIXe et XXe siècles, ce tout petit Savoyard-ci trouvait-il seulement le temps de fredonner son amour, dans le charme du soir, près de sa bergère au doux regard ? Léopold Grand, d'abord, ne gardait pas les vaches ; il veillait à l'entretien de la route départementale 90 et au salut des voyageurs qui l'empruntaient afin de se rendre dans la Vallée d'Aoste, de s'en retourner ou d'en venir par le col franco-italien du Petit-Saint-Bernard. Cantonnier-sauveteur des Ponts et Chaussées. Posté à la cantine-refuge Sainte-Barbe, commune de Séez, Haute-Tarentaise. Été comme hiver. Sa tâche, ensuite, ne lui laissait guère le loisir d'entonner quelque romance, fût-ce Étoile des neiges. Les sauvetages de civils ou de chasseurs alpins portés à son actif lui vaudront des médailles —dont la Légion d'honneur— et des gratifications : 740 francs français au total (3.159 euros), soit entre 0,95 et 0,62 fois le salaire annuel d'un cantonnier, échelonné en 1905 de 780 à 1.200 FF (3.329 à 5.122 €). Du 13 au 15 novembre 1905, Grand figure parmi les 500 délégués au 4e congrès de la Fédération générale des cantonniers et éclusiers de France, réuni à Paris. En marge des débats, le quotidien national Le Petit Journal, sous-titré Le plus répandu, le mieux renseigné, interviewe cet « homme simple et modeste » sur ses « actes héroïques » : « Bah ! que me parlez-vous de tout cela, il faut bien aider ses semblables, rechigne Léopold à s'appesantir. Je suis toujours vaillant, en bonne santé, j'ai bon pied, bon œil et j'espère bien n'avoir pas fini de me rendre utile à l'occasion. J'habite le refuge de Sainte-Barbe, à 2.000 mètres d'altitude, et ce qui me semble le plus dur, c'est de rester sans voir âme qui vive pendant plus de quinze jours quelquefois. Heureusement, j'ai avec moi mon excellent Médor, un brave saint-bernard avec qui je peux causer. Ses bons gros yeux me répondent car il me comprend. Ah ! la brave bête, comme il doit s'ennuyer d'être séparé de son maître. Enfin, je vais aller le rejoindre ! ». Le lendemain jeudi 16 novembre 1905, le portrait de celui que les journaux ont baptisé Le Premier Cantonnier de France ou Le Prince des cantonniers illustrera la 1re des six pages du Petit Journal.

Chacun sa route —la nationale 90 pour Léopold Grand—, chacun son chemin/Chacun son rêve, chacun son destin. Florent Pagny aura suivi à la lettre les premières paroles de la mélodie reggae que chaloupait Tonton David (nom d'artiste du défunt Réunionnais Ray David Grammont). Florent, Bourguignon de naissance, Haut-Savoyard d'adoption à l'adolescence, a donc réalisé son rêve. Celui de chanter. Le chemin qui aura mené Pagny notamment jusque sur les planches de l'Olympia à Paris s'était amorcé au Luth, une discothèque située à La Côte-d'Hyot, un lieu-dit entre Bonneville et Annemasse. Ses propriétaires, le Parisien d'origine Marcel Dronne et son épouse Suzy, native de Saint-Pierre-en-Faucigny, avaient offert à l'ado' sa première scène. L'interprète aux vingt et un albums enregistrés en studio de 1990 à 2021, comédien de cinéma et télévision de 1980 à 2010, raconte à présent de tels débuts dans une autobiographie intitulée Pagny par Florent.

Chemin encore. De fer. À l'orée des années 1950, le quotidien régional Les Allobroges, de Grenoble, s'était embarqué en pleine tempête de neige à bord du train de montagne qui relie Saint-Gervais-les-Bains - Le Fayet à Vallorcine, témoignant ainsi du labeur des Gars du rail au royaume des glaces. Deux décennies plus tard, la forte tête Florent Pagny, devenu indésirable au collège de Bonneville « à la fin de la cinquième », empruntera chaque jour cet omnibus pour gagner, puis en rentrer chez lui, « un énorme bahut, flambant neuf », où se trouvaient admis à Chamonix-Mont-Blanc « tous les gars et les filles de la région [n'ayant] plus de solution scolaire ». Dans Pagny par Florent, il se souvient d'« une micheline qui [le] fai[sait] arriver systématiquement trente minutes après le début des cours ».

Patrick-Alain Bertoni

Directeur de la publication

Responsable de la rédaction

Au sommaire de ce numéro 16

  • Page 6

Repères d'HistoireS

  • Pages 7 à 11

Pionnier du quotidien régional édité à Grenoble depuis la Libération

Le père de La Place du village se prénommait Robert

  • Page 12

Le matelassier-guérisseur

  • Pages 13 à 16

Près de trois ans avant qu'un texte l'officialise sur l'ensemble du pays

La Marseillaise, « devenue l'hymne » national

« en mémoire du succès des armes françaises en Savoie »

  • Pages 16 à 24

Invasion du Duché : une victoire facile

  • Pages 26 à 27

Département de Saône-et-Loire

Des Chambéry parmi les Morts

  • Pages 28 à 31

Annecy, Faverges, Rumilly, 1945

Du bronze pour Le Général (l'autre)

  • Pages 32 à 41

Décoré de la Légion d'honneur (1905) pour avoir « sauvé d'une mort certaine de nombreux voyageurs et soldats » empruntant l'ancienne voie romaine de Séez au col du Petit-Saint-Bernard

Un petit cantonnier au Grand nom

  • Pages 42 à 51

Au nom du père, du fils…

  • Pages 52 à 53

De plus en plus grosse (comtale, ducale, royale, voire impériale)

Maison de Savoie, Grenouille et Bœuf

  • Pages 55 à 64

Le comédien devenu chanteur vécut adolescent dans la capitale du Faucigny

Florent Pagny : de « Clyde Barrow du CES » de Bonneville à citoyen d'honneur de la commune

  • Page 65

DL : du podium aux colonnes

  • Pages 66 à 67

HistoireS de livres

Il montre la montagne, elle y monte

  • Pages 68 à 69

Outre-Mont-Blanc et -Petit-Saint-Bernard

Ce pan qu'on abat des histoires d'Italie et de France

  • Page 70

Bonneville, Flumet, Saint-Genix-sur-Guiers…

HistoireS de réclames, 1934-1935

  • Pages 72 à 75

HistoireS de voir

La dame des lacs

  • Pages 76 à 84

Une quarantaine d'années après l'achèvement de la ligne vers le Valais (1908)

Les Allobroges dans le train-train quotidien de cheminots vaillants

  • Pages 86 à 91

En 2023, de Saint-Gervais - Le Fayet à Le Châtelard-Frontière via Vallorcine : halte-là !, halte-là !, halte-là !, les vingt arrêts montagnards sont là

  • Pages 92 à 95

Classement mondial de la liberté de la presse

Suisse et France : un rien meilleur — Italie : beaucoup mieux

  • Page 95

Centre-ville de Chambéry

Les lecteurs de Guid'Henoo, ça ne trompe pas énormément

  • Pages 96 à 97

Jours (non fériés) de pédalage et bricolage

et

Paradis, enfer, mode d'emploi

  • Page 98

Dernières HistoireS

Le bien nommé Charron maîtrise fer et bois